11.04.2007
MéKIMANIPULKI
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Conçu et réalisé par Yannick Lemesle/Laurent Terras
Manipulé par Yannick Lemesle/Olivier Miguet
Unité de production sonore et deux opérateurs
Les ouvriers du son dans le territoire musical
MEKIMANIPULKI est une machine à faire du son, du rien, du « flan », une machine à brasser l’air. Accessoirement il en sortira - après plusieurs heures de montage, réglage, synchronisation - une pièce sonore, improbable fleur métallique, sortie désenchantée de la ferraille et des cadences de l’atelier. Les deux opérateurs, en bleu de travail, se démènent le plus sérieusement du monde, devant le regard perplexe des badauds qui, petit à petit, se piquent au jeu de savoir qui fait quoi (ou plutôt quoi fait quoi) dans ce capharnaüm de bidules et d’automates. On est finalement surpris de constater avec quel plaisir communicatif, les prolétaires volontaires manipulent les instruments pour orchestrer les trépidations grinçantes de la machine. Juste revanche d’un esprit créatif sur la logique mécaniste. Thomas HERMANS
L’installation de MEKIMANIPULKI dans une ville ou un village crée un évènement insolite qui stimule la curiosité des habitants.
En occupant l’espace pratiquement 24h/24h pendant plusieurs jours, les deux opérateurs musiciens font vivre cette sorte d’usine miniature au rythme des journées dans un lieu de travail tout en intégrant leur labeur dans le paysage urbain avoisinant.
- Le premier jour : montage de la structure et de ses modules opératoires, suivi de leurs mise en marche.
- Le deuxième jour, la machine commence à produire du son. Petit à petit, la pièce sonore se construit ; aux sons produits par ses mécanismes viennent se joindre ceux provenant de l’extérieur environnant (voitures, sirènes de pompiers, fontaine, cloches d’église, paroles de promeneurs, etc…).
- Dès lors, les journées sont ponctuées par des « essais » sonores d’une dizaine de minutes qui dévoilent au fur et à mesure la création progressive de la pièce sonore.
- Lorsque la machine a atteint son « rendement maximum », deux ou trois fois dans la journée à des horaires précis, la pièce sonore est jouée dans son intégralité (environ 1h10).L’apport des éléments sonores extérieurs et l’aléatoire de leur utilisation enrichissent cette pièce sonore qui est différente à chaque fois.
Dès son implantation, MEKIMANIPULKI est un véritable lieu de rencontre, d’échanges et de convivialité où le passant est invité, autour d’une pause café ou d’un verre de vin, à converser avec les deux opérateurs.
Les Modules
Le volume de Mékimanipulki (environ 90m3) est occupé par des mécanismes sonores diversifiés sur lesquels deux opérateurs s’affairent à l’élaboration de tâches bien déterminées (rendement oblige).Les deux « ouvriers-musiciens » produisent une matière sonore avec :
- Le résodo : complexe circuit de tuyauteries servant à acheminer du liquide dans de petits réservoirs dont l’organe central est une chaudière à charbon gérant l’élévation en température et engendrant de la vapeur d’eau. Ce réseau produit des gouttes d’eau qui tombent deux mètres plus bas sur des disques de métal en produisant un son "cristallin" riche en harmoniques et accordé très précisément « dans un ordre fou-furieux ». Le Résodo possède six disques de métal qui, lorsqu'ils jouent simultanément, produisent un rythme surprenant autonome et indépendant de toute intervention humaine.
- Le métalharmonique : un opérateur actionne un système d’engrenages mettant en mouvement des tiges de fer frottant à tour de rôle une pièce métallique résonnante à ressort ainsi que des cordes tendues.
- Les tuyaumeaux : ce module comporte trois tubes métalliques chauffés manuellement à l’aide de chalumeaux à gaz. La colonne d’air circulant dans les tubes crée une vibration sonore en fonction du réglage de la flamme. Le son produit est un accord de trois sons fluctuants.
- Les percutubes mécaniques : sorte d’hybrides entre l’orgue et la percussion, ils constituent une véritable assise rythmique répétitive de l’usine. Ces instruments sont programmés comme n’importe quelle boîte à musique. Un percutube est composé d’un rouleau à picots motorisé entraînant des tiges métalliques qui abaissent une membrane en caoutchouc. Lorsqu’elle est relâchée, elle heurte l’embouchure d’un tube PVC, ce qui déplace la colonne d’air qui se trouve dans le tube et produit un son percussif particulier.Il existe deux instruments de ce type dans l’usine, l’un comportant douze tubes et l’autre cinq, soit au total dix-sept notes. Ces deux instruments peuvent fonctionner indépendamment ou simultanément avec d’autres instruments, leur particularité étant d’arriver à produire un rythme aléatoire (malgré leur programmation mécanique sur rouleau fixe) lorsqu’ils fonctionnent simultanément, puisque l’on peut gérer leur désynchronisation.
- L’établi : ce poste de travail, prévu pour d’éventuelles opérations de maintenance, produit la lumière nécessaire à une intervention et simultanément un signal sonore en actionnant une manivelle qui entraîne une courroie relié à un système similaire à celui d’une vielle à roue.
- L’idiopédale : c’est un système idiophone laborieux, fonctionnant sur le principe de la démultiplication du mouvement et le décalage qu’il existe entre l’énergie manuelle mise en œuvre et son résultat sonore. Il est responsable d’une importante production sonore parasite qui peut être rendue très harmonieuse grâce à l’ingénierie.
- Le méli-melophone : cet instrument est une création originale inspiré à la fois du daxophone d’Hans Reichel et du cristal Baschet. Il se compose de « rondins » de bois et de métal et peut se jouer à l’archet, avec des baguettes (façon percussion) ou par simple frottement de la main. Le son produit est proche de la voix du côté bois et proche du cristal du côté métal.
- Les percutubes manuels : installés entre les deux percutubes mécaniques ces deux instrument basés sur le même principe acoustique sont actionnés manuellement.Composés chacun d’un tube en PVC, d’une colonne d’air et d’une membrane en caoutchouc, ils sont ici enrichis d’un micro placé dans les tubes. Le son est produit lorsque l’opérateur actionne la manette de contrôle vers le bas (production d’un larsen) puis la relâche permettant alors à la membrane d’obturer l’embouchure du tube (production du son acoustique et coupure du larsen).
La Pièce sonore
La production sonore des mécanismes est acoustique.Certaines sources sonores sont, à l’aide de micros et de capteurs, absorbées par le bureau d’études, sorte de studio de recherches dans lequel l’opérateur peut effectuer des actions de traitement ou de transformation du signal sonore.Cette ingénierie retravaille et organise le signal sonore pour le réinjecter dans un dispositif de projection sonore mis en espace autour de la machine.
Le système de diffusion crée trois niveaux d’écoute :
- Un premier niveau que l’on peut appeler de proximité acoustique.
- Un deuxième niveau, orchestre de six haut-parleurs diffusant les signaux traités, transformés ou non.Chaque haut-parleur diffuse une production sonore différente invitant le spectateur à circuler autour de la machine pour agencer lui-même les sons et peut-être, composer ainsi sa propre pièce sonore.
- Un troisième niveau, avec deux haut-parleurs extérieurs à la machine, offre au spectateur une écoute d’ensemble de la pièce sonore.
Le déroulement des tâches effectuées par les deux opérateurs et les automatisations mettent en présence deux paramètres : la dimension écrite de la pièce sonore et l’aléatoire du son produit par les manipulations.
La pièce sonore se compose de quatre mouvements : ORGANIC, METAMEKANIK, MEKANIK et CHAOTIC, ponctués par des montages de paroles d’ouvriers (mineurs, sidérurgistes, ouvriers des chantiers navals) provenant d’interviews diffusés sur France Culture dans les années 90.
Le CD de la pièce sonore est distribué par METAMKINE (Réf. ACTRO1/1 ) www.metamkine.com
Des extraits de la pièce sonore ont été diffusé par des radios nationales, notamment à France Musiques dans les émissions “ Fins de mois difficiles » de Christian Zanési et « Tapage nocturne » de Bruno Letort.
Ils ont aimé et ils l’ont dit…
- Là où les usines fabriquent des matériaux concrets, l’usine Mékimanipulki produit du son, par essence impalpable. Mais les ressorts de production qui sous-tendent la mise en marche de la machine demeurent les mêmes et soulèvent les mêmes questions. Est-ce que la machine nécessite l’intervention de l’homme ? Quelle énergie utilise-t-elle ? Quel son produit-elle ? Dans quelles conditions peut-elle fonctionner ? Mékimanipulki développe une finalité et une esthétique qui peut quelquefois évoquer les machines absolument inutiles mais plastiquement fascinantes de Jean Tinguely, ou encore la grande symphonie industrielle que Luigi Russolo appelait de ses vœux. Mais là où le futuriste italien voulait rendre une sorte de culte à l’industrialisation et à la modernité, Yannick Lemesle utilisant pour le dire les outils mêmes de cette pseudo-modernité, adresse une critique mordante à la machinerie industrielle capitaliste jugée cruelle et aveugle. A noter, et ce n’est bien sûr pas un hasard, que de nombreux éléments ayant servi au montage proviennent des anciens Chantiers navals de La Seyne-sur-Mer : interrupteurs, gaines d’aération, éléments de chaudière, sirènes,…
Gérard Nicollet, extrait de « les chercheurs de sons », éd. Alternatives.
- Premier mouvement «Organic » met en sons une usine qui se met à vivre par elle-même avant d’introduire l’homme en tant qu’opérateur avec « Métamékanik ». Arrive ensuite « Mékanik » qui figure en quelque sorte l’usine parvenant à se passer de l’homme. C’est là que les sons de synthèse apparaissent. Enfin « Chaotic » n’est pas un final qui annonce la fin de l’homme mais qui représente exactement l’état actuel de la société. Nous sommes aujourd’hui dans un espèce de chaos latent…. A l’écoute, le résultat est fabuleux et plaît à ceux qui ont l’imagination fertile, aux écrivains, aux auteurs de théâtre, aux fans de musique électronique et aux « teuffeurs » de tous bords.
Loïc Duprès, Nice Matin
- La « machine à son », pour laquelle Yannick Lemesle compose n’est pas seulement un automate musical, c’est une petite usine à musique. Premier goutte à goutte par lequel on imagine la pluie au petit matin sur un toit de tôle ondulée, tirant de sa torpeur la ville endormie. Alors se met en mouvement un dispositif compliqué de tiges, leviers, tuyaux, fils de fer, chaudière, bassins, etc… prototype archaïque, sorti d'un atelier de Daniel Duesentrieb au début de la révolution industrielle. Avec l’aide de son partenaire Olivier Miguet, Yannick Lemesle met en scène sur cet établi trépidant et cliquetant, une symphonie industrielle en quatre mouvements : Organic, Métamékanik, Mékanik et Chaotic. Engendrée tant par cette ingénieuse mécanique que par les manipulations – action manuelle des opérateurs - une construction bruitiste émerge, “musique” complexe sortie du Rhythm ‘n’ Noise, qui encore une fois, relie le futurisme primitif d’un Russolo, d'un Antheil ou d'un Mossolov à ZGA. Le bruit est assujetti au dictat du tempo de la seconde et ne se dissoudra que dans le final CHAOTIC. Le rythme de l’Engin-Moloch, l’odeur de la suie, de l’huile et du fer, assaillent l’imagination, terreur et beauté des automates. Comme une mécanique bien huilée, la modernité gronde, martèle et pilonne, inlassable. Nous qui pensions être les créateurs et les maîtres des machines, des robots, des prothèses; voici que nous devenons tous des marionnettes assujetties à la mesure, la répétition mécanique. Mais le bruit est aussi un conquérant de l’espace, et cette mécanique chante aussi son hymne à l'ordre éternel, certain. Evocation triomphale, mais aussi nostalgie de la modernité industrielle aujourd'hui défunte. Le monstre mécanique est mort et la peur que son cadavre inspire est minuscule, dérisoire. Le ballet ordonné des travailleurs du Metropolis de Fritz Lang, que Chaplin poussa jusqu'à l'absurde dans ses Temps Modernes, monument ancien d'un monde-industrie rejoint dans Mékimanipulki le domaine de l'attraction, pour devenir une curiosité anachronique, comme un mécano-orchestre mourant dont les viscères se répandent. Ironiquement, l’artiste en bleu de travail assume l’héritage du travailleur manuel devenu obsolète.
Rigo Dittmann, Bad Alchemy, Allemagne
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